mai 16th, 2013

Les clients sont des gros cons comme les autres

Vous avez déjà suivi des débats entre les féministes abolitionnistes (donc favorables à une interdiction totale de la prostitution passant notamment par la punition des clients) et les pro-sex work ou sex-positives (donc favorables à la liberté de tout le monde de faire absolument ce qu’il souhaite de son corps) ? C’est toujours passionnant, je trouve. En ce qui me concerne, et si nous n’avons pas été présentés, je suis clairement et ouvertement pour la liberté de se prostituer (et d’avoir recours aux services des prostitués). Mais je m’intéresse toujours aux arguments des abolitionnistes. 

L’un des points sur lequel abolitionnistes et sex-positifs s’affrontent le plus est la notion de choix des prostitués. Tandis que les prostitués et sex-positifs considèrent qu’on est seul à pouvoir décider ce qui est avilissant, asservissant ou dégradant pour son corps, les abolitionnistes assurent qu’un prostitué ne peut pas savoir ce qui est humiliant ou non pour lui et qu’il est nécessairement victime (du client, de la société, du patriarcat…).

Alors, et pour suivre la logique de pénaliser le client au lieu/en plus de la pute, les abo s’attaquent aux clients. En France, on a notamment pu voir des tas de personnes brandir des pancartes "fier de ne pas être client", à l’initiative du collectif ZéroMacho, les hommes contre la prostitution. Donc, puisqu’il est difficile de convaincre une pute qui est contente d’être une pute qu’en vrai, elle préférerait être caissière ou avocate ou Miss France, on décide de convaincre tout le monde que celui qui va aux putes est forcément un gros bâtard (et par extension, la pute est forcément une victime contrainte de se coltiner du gros bâtard, ou une femme qui n’a vraiment aucun honneur, puisqu’elle accepte de se taper des gros bâtards (bah oui, on lui en voudrait moins de ne sucer que des moines bouddhistes)).

En Grande Bretagne (où les agences d’Escort sont légales et développées), il existe un site pour les clients, sur lequel ils donnent leur avis sur les agences et les putes. Alors bon, on peut déjà discuter de la moralité de l’existence-même de ce site et du danger qu’il peut constituer pour certaines putes, mais le fait est que ce site existe et fonctionne pas mal. 

Helen Lewis, du magazine New Statesman, nous invite à nous poser une question : si nous ne pouvons remettre en question le choix des putes de se prostituer, pouvons-nous condamner le choix des clients?

Et là, Helen nous a concocté une petite compilation des commentaires les plus vulgaires, pondus par les plus gros connards inscrits sur ce site : celui-ci explique qu’il trouve excitant de voir que la pute s’emmerde, celui-là fait remarquer qu’à sa place, un mec un peu moins cool aurait pu s’énerver contre cette pute trop bavarde, un autre raconte comme un crétin de client a “cassé” sa pute préférée et encore un autre nous dit comme il a kiffé étrangler la sienne (pas à mort, hein, dans le cadre d’une fellation à gorge-profonde) … 

Ce qui me fait franchement plier les orteils au fond de mes charentaises, c’est la conclusion de l’article: " Les étrangleurs, les idiots et les hommes qui sont encore heureux de coucher avec une femme fatiguée, malheureuse, et sur la défensive existent tous. Si vous êtes travailleur(se) du sexe, comment pouvez-vous savoir si votre prochain client sera l’un d’entre eux?"

J’ai deux choses à répondre à Helen

1) Si tu es une fille qui ne couche pas pour de l’argent, comment tu sais que le mec que tu ramènes chez toi ne va pas se comporter comme le roi des trous du cul, comment sais-tu qu’il n’est pas un dangereux psychopathe qui va te torturer à la petite cuiller et au critérium, comment deviner s’il a des tendances nécrophiles ou zoophiles ou pédophiles, comment savoir à l’avance si la seule chose qui le fait bander c’est la vision du sang ou d’une flaque de vomi? Il n’y a pas de moyen de le savoir. Tu peux juste espérer que ton détecteur de sociopathe n’est pas complètement défecteux et que la pire chose qui pourra t’arriver est un peine-à-durcir. Et avec un client comme avec un rencard, tu peux tomber sur un timide, un gentil, un raciste, un chômeur, un requin capitaliste, un anar qui sent le shit, un homme d’affaire qui sent le Drakkar Noir, un râleur, un attentionné, un blasé, un impressionné, un lover… Tous les gros cons ne vont pas au putes. Tous ceux qui vont aux putes ne sont pas des gros cons. Je comprends que ce serait plus simple de pouvoir prendre de tels raccourcis, je comprends que ce soit tentant. Mais non. Tous les gros cons sont dans la nature. Pas nécessairement au bordel.

2) Bon, en admettant que la pute a plus de malchance de tomber sur un gros tocard que la fille qui a des rapports gratuitement, à votre avis, comment est-ce qu’on protège la pute du gros tocard? En lui disant qu’elle n’a pas le droit d’exister (va sur le périph, connasse) ou en lui donnant la possibilité de travailler en agence, comme c’est le cas en Angleterre (Coco, si tu lèves la main sur moi, on sait que je suis avec toi, et où, on a ton identité complète, ton adresse et celle de ta mère, alors réfléchis bien avant de pas comprendre ce que “ça je fais pas” veut dire)? En la laissant se démerder dans la clandestinité et l’illégalité netre une caravane miteuse et des buissons humides ou en lui donnant la possibilité d’exercer dans des lieux consacrés, sains et sécurisés (Coco, si tu lèves la main sur moi, j’appuie sur ce bouton et je te regarde te faire mettre la tête entre les cuisses par le service de sécurité spécialement entraîné à déboîter les sadiques)? 

Après avoir exclu et stigmatisé la pute pendant des siècles en en faisant un être immoral sous-catégorie de l’espèce humaine, on décide à présent (et depuis un moment) d’en faire une victime à protéger non seulement d’elle-même, mais aussi et surtout du Grand Méchant Client. Donc on essaie de faire en sorte que la honte change de côté, comme pour le viol. Sauf que bon, encore une fois, la prostitution et le viol sont deux choses bien distinctes et s’il arrive que les deux se rencontrent, ce n’est surement pas la faute à la dépénalisation.

Alors moi aussi je vais conclure en posant des questions : Entre un homme qui paie une femme pour avoir des relations sexuelles avec elle, dont il respecte les désirs et griefs et un homme qui va jurer la lune et une vie de bonheur à une femme dans le seul but qu’elle consente à la sodomie, le quel est le plus gros con? 

Question d’appréciation, je suppose.

Mais en fait, non, c’est moi qui ai raison. Désolée, Helen. Les clients sont des gros cons comme les autres.

  1. clemmiewonder a publié ce billet
Des conversations qui n'auront jamais lieu, des magazines qui n'existent pas, des indignations et un peu de poésie. Cultural studies, porno et féminisme. Sex drogue and shoe gaze. Amour et perte de temps. Tu ne le sais pas encore, mais tu m'aimes déjà.

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